Développer le réseau de production de chaleur centralisée tout en assurant sa rentabilité n’est pas une mince affaire. Confrontés aux mêmes difficultés, les fournisseurs d’énergie romands s’activent malgré tout à son déploiement massif
Julie Müller-Pellegrini journaliste, rédactrice en chef adjointe chez Immobilier.ch
Publié dans « Le Temps » le 04 mai 2025 à 13:28. / Modifié le 05 mai 2025 à 08:13.
Pompes à chaleur, chaudières au gaz, cuves à mazout ou fours à pellets… Bientôt de l’histoire ancienne? Peut-être bien. C’est en tout cas ce qu’espèrent les villes romandes avec la généralisation dans nos quartiers du chauffage à distance (CAD), un réseau thermique plus que jamais sous le feu des projecteurs. Il consiste à utiliser la chaleur excédentaire dégagée par de grandes installations de production (telles que des usines d’incinération) ou générée au moyen d’énergies renouvelables pour couvrir nos besoins en chauffage et eau chaude sanitaire.
Pourtant l’idée n’est pas nouvelle. En 1926 déjà, La Chaux-de-Fonds était la première ville de Suisse à se doter de son propre système. Mais, encouragé par la course effrénée contre le carbone dans laquelle s’est lancé notre pays, le CAD gagne du terrain dans tous les cantons romands, sans exception. Sa simplicité d’usage – pas d’achat d’énergie et d’entretien pour le consommateur et une durabilité qui avoisine les soixante ans – a fait de lui un allié de taille en vue d’une neutralité carbone en 2050. Propriétaires et professionnels du secteur vont donc s’habituer et prendre ce virage bien que, pour l’heure, cette solution se résume dans l’esprit collectif à des rues éventrées, des démarchages décuplés et une organisation qui reste à prouver.Lire également: Cerner la colossale et fascinante transition énergétique chinoise à l’heure de la COP29
Se raccorder à temps
Une chose est sûre, le déploiement du CAD ressemble à un exercice d’équilibriste, tant pour les autorités que pour les gestionnaires d’énergie qui en sont responsables. Aujourd’hui, seuls 7% des bâtiments de Suisse sont raccordés au chauffage à distance. Pour gonfler ce pourcentage et atteindre les objectifs fixés, trois défis majeurs vont devoir être dépassés.
Premièrement, la logistique. Concrètement, les CAD sont des circuits fermés de production de chaleur, reliés via un réseau de transport (principalement enterré sous nos jardins, nos routes et nos champs) et d’énormes conduites jusqu’à nos maisons, où des échangeurs de petite taille sont installés. Or, créer ces lignes urbaines sur des kilomètres implique une multiplication des chantiers et nécessite de la place dans des sous-sols déjà très encombrés par les canalisations d’eau, d’électricité, d’évacuation des eaux usées et de gaz… Et ce, rapidement, car les propriétaires immobiliers sont eux-mêmes mis sous pression par les différentes lois cantonales sur le climat, les poussant à agir vite en troquant leurs énergies fossiles contre du chauffage renouvelable. Le hic: si ce réseau CAD, complexe à mettre en place, tarde à se déployer, le client se tournera vers les deux autres options qui s’offrent à lui. A savoir: la pompe à chaleur individuelle ou la chaudière à bois.Lire aussi: La transition énergétique menacée par une pénurie de transformateurs
La jungle des tarifs
Et c’est bien là que le bât blesse. «Nous ne pouvons plus attendre dix ou quinze ans. Tout ce que nous ne raccordons pas aujourd’hui, c’est de la clientèle en moins et une rentabilité qui s’éloigne», alerte Nicolas Zwahlen, responsable des réseaux thermiques chez Viteos, lors d’une conférence donnée pour l’association HabitatDurable Neuchâtel. D’autant qu’une concurrence des réseaux est en train de se jouer actuellement. L’expert commente: «Nous devons non seulement regarder ce que nous coûte le développement du chauffage à distance mais aussi tenir compte du fait que celui du gaz n’est pas encore en fin d’amortissement et possède toujours une valeur importante.» Tout un réseau de gaz qui est pour le moment indispensable aux industriels, dont les niveaux de température requis sont beaucoup plus élevés que ceux du CAD.
Alors, comment assurer le financement du CAD sans que cela ne retombe sur le client final? Voilà un deuxième point épineux. En automne dernier, le surveillant des prix révélait une hausse de 10% des coûts annuels du CAD pour une maison individuelle standardisée par rapport aux tarifs du marché en 2022, avec une moyenne de 3467 francs par an, soit 17 centimes le kWh. Une annonce qui avait fait grincer des dents les usagers et donné de l’écho aux remous actuels qui agitent Genève. Pour rappel, depuis la votation populaire de 2022, l’essor des réseaux thermiques structurants dans le canton du bout du lac est devenu une obligation légale dont le monopole a été octroyé aux Services industriels de Genève (SIG). Un projet innovant prévoyant la création de 250 kilomètres de réseau d’ici à 2030 et 1,4 milliard d’investissements des SIG, mais annonçant l’un des plus grands chantiers pour Genève après le Léman Express.Lire aussi: Retripa innove avec la plus grande plateforme de recyclage de bois de Suisse romande
Du renouvelable à dénicher
Effet ricochet de ce risque industriel considérable, les tarifs et taxes de raccordements annoncés en décembre ont provoqué un choc. «Nous parlons ici d’un réseau en construction, qui n’est pas mature comme celui de l’électricité. Des prix trop élevés freineraient le déploiement mais des tarifs trop bas viendraient mettre en péril sa bonne marche économique. Autant dire que l’équilibre n’est pas évident à trouver, mais nous sommes en processus d’amélioration continu et dans un changement de paradigme, ne l’oublions pas», a souligné Marie Savary, juriste à l’Office cantonal de l’énergie genevois, lors d’un séminaire organisé fin mars par l’association CGI Conseils.
Une transition vers davantage de renouvelables qui implique une fois de plus que les gestionnaires d’énergie se creusent la tête, en l’occurrence pour que chaque secteur du CAD puisse disposer de la ressource de production de chaleur «verte» la plus adéquate aux endroits précis du déploiement. Longtemps perçu comme la solution par défaut pour ces fameux CAD, le bois montre à présent ses limites. Ne pouvant remplacer totalement les besoins en chaleur couverts par le mazout et le gaz, il est désormais complété par des centrales de biogaz, des unités de traitement de déchets, de la géothermie, voire, plus surprenant, par des rejets de chaleur issus d’un centre de données, comme récemment à Plan-les-Ouates (GE). Le déploiement du CAD s’avère donc bien plus complexe que ce que l’on pouvait imaginer. Il exigera de la résilience dans les moindres recoins des écosystèmes énergétiques romands.Lire encore: La récupération de chaleur, le pari suisse pour une énergie renouvelable et locale